Cartes à jouer inscrites – La monnaie de carte (Canada) – Duplessis

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La monnaie de carte est une monnaie de nécessité apparue d’abord au Canada (Nouvelle-France) et devenue moyen de paiement par cours forcé sous le règne de Louis XIV en 1685. Cet instrument financier consisterait en la première tentative de monnaie fiduciaire française et nord-américaine.

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Monnaie de carte – Crédit: Library and Archives Canada

 

Origines de la monnaie de carte

En Nouvelle-France, à la fin du XVIIe, la rareté des pièces de monnaie est criante au Canada, surtout l’hiver, puisque les navires ne peuvent circuler sur le fleuve Saint-Laurent en raison de l’épaisseur de la glace, empêchant la livraison des marchandises.

Le 16 février 1670, des pièces de monnaie en argent (15 et 5 sols) et en cuivre (double tournois) pour un montant total de 100 000 livres, « sont frappées à Paris et envoyées à la condition expresse que celles-ci soient diffusées dans la mère patrie. Malgré cette interdiction, notons que ces pièces furent utilisées pour envoi de fonds. Ainsi il y avait peu ou pas de pièces de monnaie [spécifiques au] pays avec lequel on commerce ».

En 1674, le Roi donne l’ordre qu’en ses colonies tous les comptes, achats et paiements divers devaient être soldés en argent sonnant. Pour comble, en 1684, il envoie des soldats au pays, ordonne de les faire vivre mais oublie leur paie. Jacques de Meulles, intendant de la justice, police et finances en Canada, Acadie, Isle de Terre Neuve et autres pays de la France septentrionale, n’a de fonds pour payer ni les fonctionnaires coloniaux ni les troupes. En juin 1685, il émet donc des notes de crédit d’un nouveau genre.

« À cette époque, il n’y avait pas encore d’imprimerie dans la colonie, et d’un autre côté, comme peu d’habitants savaient écrire, le papier n’était pas en abondance. Mais pendant les longues soirées d’hiver, les jeux de cartes étaient l’amusement favori de la population, et par conséquent, il s’en trouvait un dépôt assez considérable ».

Le bon papier étant rare, il réquisitionne les cartes à jouer dans la colonie et, apposant son sceau et sa signature, les émet en différentes coupures en tant que valant pour monnaie ou espèces. Par ordonnance, ces cartes sont reconnues légales et les marchands sont sommés de les accepter. Il écrivit de Québec, le , au ministre secrétaire d’État au département de la Marine :

« Je me suis trouvé cette année dans une très grande nécessité touchant la subsistance des soldats ; vous n’aviez ordonné de fonds, Monseigneur, que jusques en Janvier dernier, je n’ay pas laissé de les faire vivre jusques en septembre qui font huit mois entiers. J’ay tiré de mon coffre et de mes amis tout ce que j’ay pû, mais enfin les voyant hors d’estat de me pouvoir rendre service davantage, et ne sçachant plus à quel saint me vouer, l’argent estant dans une extrême rareté, ayant distribué des sommes considérables de tous costez pour la solde des soldats, je me suis imaginé de donner cours au lieu d’argent à des billets de cartes que j’avais fait couper en quatre ; je vous envoye Monseigneur, des trois espèces, l’une estant de quatre francs, l’autre de quarante sols et la troisième de quinze sols, parce qu’avec ces trois espèces je pouvais faire leur solde juste d’un mois, j’ay rendu une ordonnance par laquelle j’ay obligé tous les habitants de recevoir cette monoye en payement et luy donner cours, en m’obligeant en mon nom de rembourser les dits billets, personne ne les a refusés et cela a fait un si bon effet que par ce moyen les trouppes ont vescu à l’ordinaire. »

Ainsi est apparue la « monnaie de carte », cinq ans avant l’émission de papier-monnaie au Massachusetts.

L’historien William John Eccles écrit que « c’est à lui [De Meulles] que revient le mérite d’avoir imaginé un système plein d’ingéniosité : la mise en circulation de la monnaie de carte, la première monnaie de papier en Amérique du Nord ».

Fonctionnement

« De Meulles utilisera des cartes à jouer ordinaires, soit entières, ou le coupées en deux ou en quatre, avec le mot «bon» inséré sur chacune, pour une certaine somme, signé et scellé dans la cire de sa propre main et contresigné par l’intendant au moment de leur émission ».

La première évaluation était par exemple de 4 livres pour une carte entière ; une demi carte valait 2 livres, et le quart de carte, quinze sous.

« George Heriot, maître général des postes de l’Amérique britannique, dans ses Voyages au Canada en 1805, cité par Alfred Sandham dans son ouvrage, The Coins, Medals and Tokens of the Dominion of Canada (Montreal, 1869), dit que chaque carte portait l’empreinte des armes de France (sur de la cire), sa valeur nominale et les signatures du trésorier, du gouverneur-général et de l’intendant. Il semble difficile d’admettre qu’autant d’inscriptions aient pu figurer sur une surface aussi restreinte que présente le quart d’une carte à jouer, et l’éminent historien américain, Francis Parkman, dans The Old Regime in Canada, en se référant, pour la description de ces cartes à un Mémoire adressé au Régent en 1715, n’a pas remarqué que l’auteur indique d’autres valeurs que celles de l’émission primitive et parait viser une émission ultérieure. Il y a tout lieu de croire que les cartes de de Meulles ne portaient que l’empreinte dans la cire à cacheter d’une fleur de lis couronnée, leur valeur et les signatures du commis du trésorier et de l’intendant ».

On l’échangeait pour des espèces sonnantes dès qu’on pouvait s’en procurer, puis l’on détruisait par le feu la carte ainsi annulée.

 

Les différentes monnaies de carte

Quelques années après cette première expérience, on émet de nouvelles cartes en octobre 1711. La première série est retirée de la circulation et il n’en subsiste apparemment plus car « d’autres émissions suivirent en 1714 et 1717, mais avec cette dernière, on ordonna le retrait total des vieilles cartes ».

Selon P. N. Breton, « on ne trouve une première description des cartes que dans la délibération prise le 1er octobre 1711 par MM. de Vaudreuil, gouverneur ; Raudot, intendant ; et de Monseignat, contrôleur de la marine ; mais au sujet seulement de la fabrication de 3 000 cartes de 100 livres et de 3 000 cartes de 50 livres : l’écriture des cartes de 100 livres en travers, sur des cartes noires (c’est-à-dire des cartes aux figures noires). Et l’écriture des cartes de 50 livres de haut en bas, sur des cartes rouges entières (c’est-à-dire aux figures rouges). »

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Monnaies de carte de  1714 n’utilisant que le carton blanc portant sceau et signatures, sans illustration.

 

Cette monnaie fut très populaire au pays jusqu’à la déclaration du roi du 5 juillet 1717 « ordonnant que la monnaie de carte n’aura plus cours au Canada, sinon pour la moitié des valeurs écrites sur les cartes. La déclaration supprime en outre la monnaie du pays et instaure la monnaie de France ». La monnaie de carte s’était entre temps dévaluée, du fait de la surabondance d’émission. Cependant, les cartes restèrent en circulation face à la nécessité, jusqu’en 1719. « En 1720, toutes ces cartes avaient été rachetées par le gouvernement ». En effet, « la monnaie de carte n’ayant été remplacée par aucun autre moyen d’échange, cette réforme monétaire déclencha une récession. On tenta de remédier à la situation par la mise en circulation de pièces de monnaie de cuivre10 en 1722, mais celles-ci ne furent pas bien accueillies par les commerçants. Des particuliers ont également émis des billets sur la base de leur propre solvabilité en guise de mode de paiement, une pratique qui existait avant le retrait de la monnaie de carte et qui fut utilisée de façon périodique pendant le restant du XVIIIe siècle et une bonne partie du XIXe siècle… ».

Le 2 mars 1729, une nouvelle ordonnance autorise la fabrication d’un montant total de 400 000 livres en cartes de 24 livres, 12 livres, 6 livres, 1 livre, 20 sols, 15 sols, et 7 sols, 6 deniers. À la différence des cartes à jouer mises en circulation de 1685 à 1714, celles de la deuxième période sont imprimées sur un simple carton blanc, donc sans illustration, et leurs dimensions varient selon leur valeur nominale. On a donc bien affaire à une forme de monnaie fiduciaire, qui hérite sans doute de l’expérience, pourtant désastreuse, de la Banque générale.

1729

Monnaies de carte de 1729 n’utilisant que le carton blanc portant sceau et signatures, sans illustration, et dont on coupait parfois les coins.

« Ce système se poursuivit jusqu’au temps de l’intendant Bigot et de la chute de la Nouvelle-France. L’inventaire de Jacques Le Ber de Montréal, daté du 7 juin 1735, comprend 84 livres huit sols et trois deniers en pièces de monnaie, et une valeur de 2 833 livres en cartes, témoignant de de la prédominance de la monnaie de carte ».
Contrefaçons et sanctions
Selon Powell, les cartes ont été contrefaites presque immédiatement. Suite à l’ordonnance émise par De Meulles annonçant le rachat de la monnaie de carte, le 5 septembre 1685, la contrefaçon fit l’objet de sanctions sévères. Les archives canadiennes conservent la trace de nombreuses affaires.
Sigler rapporte que « certaines contrefaçons de monnaie de carte firent leur apparition alors que beaucoup différente tant de dénominations et d’émissions furent mises en circulation d’année en année ; tant de cartes étaient usées et mutilées que même des faussaires sans talent furent tentés de les copier. Au début, cette menace inquiéta très peu les autorités locales peu d’intérêt parce que, comme on l’a souligné, la plupart des indigènes n’étaient pas assez futés pour être de bons faussaires et toute tentative de contrefaçon de cartes fut rapidement détectée et les délinquants traduits en justice. La facilité avec laquelle cet argent pouvait être imité fut l’une des principales objections du roi, et dès le 5 septembre 1685, les autorités locales admettaient que quelques-unes de ces cartes avaient été contrefaites. »

Le 7 mars 1690, un chirurgien subit un châtiment et se retrouve en prison :
« Pierre Malidor dûment atteint et convaincu d’avoir falsifié onze cartes de quatre livres pièce, en contrefaisant l’écriture et signature du sieur de Verneuil trésorier de la marine, ensemble la signature du sieur Duplessis, et les cachets de Monsieur le gouverneur et de Monsieur l’intendant, et ensuite d’avoir fait passer lesdites fausses cartes, en commerce, et reçu la valeur en argent, au lieu de celles qui ont cours pour argent monnayé. Et pour réparation condamne ledit Malidor, d’être battu et fustigé, nu, de verges, sur les épaules, par l’exécuteur de la haute justice, à la porte de ce palais, de celle de la paroisse Notre-Dame de cette ville, et des carrefours et lieux accoutumés, en chacun desquels il recevra six coups de fouet; et en outre à restituer le prix desdites cartes par lui contrefaites et en dix livres d’amende envers sa Majesté condamne aussi ledit Malidor à servir par force pendant trois ans; l’engagement duquel ne pourra être fait a personne, que pour s’en servir a plus de soixante lieues de cette ville. Défenses à lui de récidiver, ni d’y revenir pendant ledit temps, à peine de la hart, ordonne qu’il gardera prison jusqu’à ce que celui qui le voudra prendre pour s’en servir, ait fait les soumissions, que lesdites fausses cartes, seront brûlées par ledit exécuteur, à la place royal de la basse-ville, à la réserve de deux, qui seront paraphées par ledit lieutenant général, et gardées au greffe, pour y avoir recours si besoin est. »
— Fonds Conseil souverain, Jugements et délibérations,

Par la suite, les responsables locaux demandèrent clémence pour John la Haye, un Irlandais, et un certain John Joublin, un Anglais, parce que leurs contrefaçons étaient bien malhabiles et donc aisément détectables.

En revanche, Louis Mallet et sa femme, Marie Moore, furent, eux, condamnés à la pendaison à Québec, le 2 septembre 1736, pour avoir contrefait de la monnaie de carte.

Une étude des délits reliés à la contrefaçon de cartes nous donne des statistiques et relate le cas d’un soldat faussaire : « Cette monnaie de papier est facile à contrefaire, d’où les plaintes pour fabrication, exposition et distribution de fausses cartes en Canada entre 1712 et 1748. En tout, 38 individus, soit 59 %, des 64 personnes accusées de crime contre l’État, sont traduits devant les tribunaux royaux du Canada pour ce délit. Ce sont surtout des soldats (20 des 32 accusés de faux-monnayage dont on connaît la répartition professionnelle) qui, avec l’aide d’autres militaires, fabriquent de fausses cartes ou falsifient des ordonnances de paiement ou des certificats, augmentant, par exemple, une ordonnance de 6 à 60 livres ou un certificat de 5 à 50 livres. Avec ces faux, ils bernent facilement les habitants qui se laissent impressionner par ces faussaires, souvent nouvellement arrivés de France, beaux parleurs et plus instruits qu’eux. Il est d’autant plus facile de passer cette fausse monnaie aux habitants du pays que plusieurs parmi eux, spécialement dans les côtes, ne savent ni lire ni écrire. »

Un autre, encore : Nicolas Payet dit Jolibois, soldat de la compagnie du Sieur de Lacorne, âgé de 29 ans, originaire de Paris, est trouvé coupable d’avoir fabriqué de fausses cartes et condamné à avoir le poing coupé puis à être pendu ; il réussit à s’évader des prisons de Québec avant son exécution.
Cotation indicative : 100€

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Aucune carte des années 1685-1714 n’est pour l’heure parvenue jusqu’à nous selon wikipedia! En voilà une pourtant.

Laurent Nesly

Auteur de plusieurs études et collectionneur actif (rationnement, cartes nominatives, cartes à jouer, bienfaisance, monnaie de nécessité, vieux papiers).

2 pensées sur “Cartes à jouer inscrites – La monnaie de carte (Canada) – Duplessis

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